"Dans la confusion de notre époque quand une centaine de voix contradictoires prétend parler au nom de l'Orthodoxie, il est essentiel de savoir à qui l'on peut faire confiance. Il ne suffit pas de prétendre parler au nom de l'Orthodoxie patristique, il faut être dans la pure tradition des saints Pères ... "
Père Seraphim (Rose) de bienheureuse mémoire

mercredi 13 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (8)


9.
Une infirmière du nom de Sophie travaillait à l’hôpital où j’exerçais. Son mari était chef comptable. Tous deux avaient traversé de grandes épreuves. Ils avaient tragiquement perdu leur fils unique de 12 ans, tombé du quatrième étage alors qu’il arrosait des plantes sur le balcon. En 1937, le mari de cette infirmière avait été condamné à 10 ans de camp. Sophie se retrouva seule, sans travail, sans argent.

À présent, toutes ces épreuves étaient du passé. Ils habitaient une grande maison et gagnaient correctement leur vie. Néanmoins, ils se sentaient seuls et voulaient adopter un enfant, et plus précisément un petit garçon. Je conseillai à Sophie d’en parler au père Sébastien. Nous sommes allés le trouver mais on nous a dit qu’il était souffrant et ne recevait personne. Nous étions désolés, quand soudain le prêtre sonna et demanda qu’on nous introduise dans sa chambre.

Alors nous sommes entrés, et nous nous sommes agenouillés autour de son lit. Il nous a écoutés attentivement, puis il a dit : « C’est un bon souhait de vouloir adopter un enfant. Mais prenez une fille, pas un garçon ». Alors qu’il bénissait, il ajouta : « Je bénis l’adoption d’une petite fille de trois ans. » Nous avons remercié le père Sébastien et nous avons pris congé de lui.

Le lendemain, le couple est allé à l’orphelinat et il est revenu avec une petite fille de trois ans, gentille, douce, qui adorait son père adoptif. Elle n’était pas bien jolie, mais les parents, ravis, n’en avaient cure.
Voici comment se déroula l’adoption : aussitôt arrivés à l’orphelinat, les parents virent se précipiter vers eux une petite fille qui s’agrippa à la jambe du mari, posa sa tête sur ses genoux et s’écria : « Enfin mon papa est arrivé ! Mon tout petit papa est arrivé ! »

L’éducatrice repoussa l’enfant pour qu’elle n’influence pas le choix de ce couple. Mais le mari déclara : « C’est bien, nous n’allons pas continuer à chercher, puisque cette enfant nous a déjà choisis. Confiez-nous cette petite fille. » Elle était gaie, douce, obéissante et serviable. Lorsqu’elle entra l’école, il s’avéra qu’elle était très intelligente. De plus, elle embellit beaucoup. Voilà la récompense de l’obéissance au père Sébastien et la force de cette bénédiction.
-->
À l’inverse, que de déboires pour ceux qui ne voulaient pas suivre ses conseils ! 

En voici un exemple : Tatiana était une jeune femme fort intelligente et jolie. Elle était très attachée au père Sébastien. Elle envisageait d’épouser un jeune ingénieur, beau garçon. Toutefois, son père spirituel n’approuvait pas ce choix. Dans un premier temps, Tatiana lui obéit, puis elle réitéra sa demande. Cette fois, le père Sébastien le lui défendit formellement de façon insistante et sévère. Il s’entretint longuement avec elle. Mais à la fin, Tatiana déclara : « Je l’aime et je supporterai tout ». Le père Sébastien pleura et lui demanda de réfléchir. Il la conduisit à la gare, car elle voulait rejoindre son fiancé et il lui proposa d’aller uniquement le voir, puis de revenir. Le père Sébastien n’avait jamais été aussi insistant. Mais Tatiana ne revint pas et sa vie prit une tournure très malheureuse : elle endura beaucoup de peines, tomba malade puis mourut de la tuberculose deux ans plus tard.

mardi 12 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (7)

8.
Je me souviendrai toujours du premier cas de clairvoyance que j’ai remarqué chez le père Sébastien. Il célébrait un office pour les défunts et lisait leurs noms inscrits sur une liste qu’on lui avait remise. Soudain, il s’arrêta de lire et demanda qui avait dressé cette liste. Une femme s’approcha.
 –Quand est décédé Simon dont il est fait mention ici ?
--Oh, cela fait longtemps ! répondit la femme.
--Reprenez votre liste. Je ne vais pas en faire mémoire. Apportez-moi son certificat de décès.
Comme on me l’expliqua plus tard, si l’on prie pour une personne vivante comme pour un défunt, cette personne devient tourmentée.
Batiouchka ne connaissait pas cette femme qui était de passage, sans quoi elle ne se serait pas risquée à vouloir le tromper.
J’étais stupéfaite, non seulement par ce don de clairvoyance, mais également de la façon dont le père Sébastien faisait mémoire de chaque défunt. Quelle force possédaient ses prières pour eux !
En 1955 mère Marie commença à souffrir de sa lèvre supérieure qui se déforma, enfla et bleuit. Elle alla consulter un chirurgien : il faut opérer très vite, lui dit-il. Pour ma part, je diagnostiquai un cancer.
Mère Marie alla trouver le père Sébastien. « L’enflure est déjà grande. Si on opère la lèvre, elle apparaîtra à un autre endroit. Il ne faut pas opérer. Baise l’icône de la Sainte Trinité et ton mal guérira ».
Mère Marie se réjouit. Quant à moi, je pensais qu’il n’y avait aucun espoir de guérison et que les jours de cette moniale étaient comptés. Peu après, je partis en congé pour deux mois. À mon retour, je fus étonnée de trouver la mère Marie toujours aussi alerte et occupée à allumer l’encensoir pour un office des défunts. Sa lèvre n’était plus enflée. Lorsque je lui demandai comment elle l’avait soignée, mère Marie m’expliqua qu’elle avait suivi les recommandations du père Sébastien. L’enflure régressa peu à peu pour disparaître complètement. Gloire à Dieu !
Le père Sébastien attribuait un grand pouvoir à la vénération des icônes et aux cierges. Il invitait parfois chez lui l’un de ses enfants spirituels ou un paroissien et lui remettait un paquet de cierges en disant : « Prends-les et allumes-en plus souvent. »
Parfois, c’était parce qu’une menace planait sur cette personne, souvent on en découvrait la raison par la suite.
Si le père Sébastien remarquait qu’une personne ne vénérait pas les icônes, il lui disait : « Mon ami, quand tu acceptes ou refuses quelque chose, aie dans ton cœur et dans ton esprit le discernement, qui est la plus grande vertu ». Je l’ai même entendu dire à une personne : –Mon ami, beaucoup de choses t’échappent, c’est pourquoi tu te trompes facilement. Partout les gens prennent leur ignorance pour de la sagesse.
Il me dit un jour que le starets Nectaire disait que la sagesse, la raison et le discernement sont donnés par le Saint Esprit et qu’ils mènent à la sainteté. Il ajoutait que l’on reconnaissait une personne privée du don de discernement à ce qu’elle se considérait supérieure aux autres.
Le père Sébastien parlait des icônes avec amour et pieusement. Il répétait : « La fête du triomphe de l’orthodoxie commémore la défaite et l’anéantissement de l’hérésie iconoclaste. À travers les icônes, il faut rendre grâces à Dieu. Elles nous protègent des forces ténébreuses. Il en existe de particulièrement saintes qui « thésaurisent » l’Esprit Saint. Il en est d’autres miraculeuses. Les icônes, telles les mains du Christ, nous apportent la Grâce. Il faut avoir envers elles une attitude de vénération, d’amour et de gratitude pour Dieu ».
De même il répétait qu’il fallait accomplir son devoir sans faille. Un jour, après une pannikhide, je lui fis remarquer qu’il était fatigué, car il venait de célébrer un très long office. Il prit une prosphore de la table des défunts et me dit : Voyez cette prosphore : eh bien je me dois de prier pleinement pour chacun de ces défunts.
Mon cœur se serrait toujours, au cours de la liturgie, lorsque le père Sébastien sortait de l’autel, et, devant les portes royales, regardait dans l’église. Il observait toujours avec attention les personnes qui s’y trouvaient. Son regard pouvait varier. Il était en temps perçant, pénétrant, tantôt dans le vague, comme s’il ne voyait personne, tantôt concentré vers un endroit éloigné et il semblait regarder quelque chose au loin.
Mais quand il regardait en face une personne, son regard était alors toujours proche et doux. J’ai fait moi-même l’expérience de ce regard. Un jour, une lourde épreuve résultant de ma propre faute me fut donnée. Je me rendis à l’église. Le père Sébastien célébrait les vigiles. Je me suis mise au fond de l’église dans un coin. Je m’agenouillais et commençai à prier chaudement en versant des larmes. Soudain poussé à lever la tête, j’ai vu près de moi le père Sébastien dont les yeux me fixaient. J’ai compris alors qu’il était venu pour apaiser mon esprit. Mes larmes continuèrent à couler mais de façon différente. À présent je pleurais d’Amour, alors que le père Sébastien n’était resté près de moi qu’une petite minute ! Ô saint amour dans le Seigneur. Comme il est facile de lui confier ses malheurs ! Comme il est vrai que le Christ est parmi Ses Saints !

lundi 11 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (6)



7.
Ma première rencontre avec le père Sébastien m’a complètement sidérée. J’étais arrivée à Karaganda le 31 août 1952, soit huit ans après Batiouchka. J’y étais venue rendre visite à ma meilleure amie, médecin elle aussi. Karaganda me plut et je décidai de m’y installer.
À la fin d’octobre, mon amie tomba gravement malade de malaria, et la fièvre atteignit 40-41°C, provoquant un profond délire de psychose aigüe. Sa fille appela l’ambulance en pleine nuit : mon amie fut conduite dans un hôpital psychiâtrique. Quand nous sommes allées là-bas, à 20 kilomètres de Karaganda, sa fille et moi, elle était méconnaissable, horrible à voir. Elle nous arrachait des mains la nourriture que nous avions apportée, elle l’engloutissait puis en reprenait. Ensuite elle s’est mise à quatre pattes, à tourner autour de nous. Les aides-soignantes l’ont emmenée dans sa salle. Nous étions sidérées, anéanties. Sa fille sanglotait, nous étions mortes de fatigue. Nous voyant dans cet état, ma voisine apprenant ce drame, nous dit : –Ne désespérez pas. Je vous conseille d’aller dès demain à Mikhaïlovka. Il y a là un prêtre-moine tout à fait exceptionnel. Nombreux sont ceux qui croient fermement en son aide. Demandez-lui de prier pour votre amie. Allez-y sans douter et sans crainte. S’il est d’accord, la malade guérira. Expliquez-lui ce qui se passe. Elle ne connaissait pas l’adresse, mais, dit-elle, il est connu à Mikhaïlovka, on vous montrera le chemin.
Dès mon arrivée à Karaganda, je m’étais rendue les samedis et dimanches à l’église du 2e puits de mine, j’y avais fait connaissance avec beaucoup de gens, mais personne ne m’avait parlé de ce prêtre de Mikhaïlovka.
Dès le lendemain, je me suis rendue à Mikhaïlovka. Les femmes m’ont effectivement montré le chemin de la rue Basse où il habitait. Mère Agrippine m’a ouvert la porte. Je lui ai exposé l’objet de ma visite. Elle m’a dit très aimablement : –Oui, il faut que vous parliez au père Sébastien. Elle m’a indiqué comment se rendre là où le père Sébastien célébrait un office à la mémoire d’un défunt. « Asseyez-vous sur le banc près de la maison, et quand vous entendrez chanter, cela voudra dire que le père va sortir. Il n’aime pas s’arrêter dans la rue, mais vous, marchez à côté de lui, et dites-lui tout ce qu’il faut lui dire. Tout en marchant, il vous écoutera. »
Il en fut exactement ainsi. Il marchait sans rien dire, sans ralentir, mais il écoutait attentivement mes propos. Lorsque je lui demandai son aide, il s’arrêta, me regarda avec une expression empreinte de bonté et un regard qui pénétrait dans l’âme et doucement, il dit : « Elle n’est pas orthodoxe, ni même croyante ». J’en fus stupéfaite. « Oui, dis-je, elle est luthérienne. Son père était estonien et sa mère russe. Elle n’est pas contre la foi, mais elle en est loin. Pourtant elle est bonne et gentille ». Le prêtre avait repris sa marche rapide. « Les luthériens sont aussi des chrétiens, dit Batiouchka. Je vais prier pour elle. Allez la voir d’ici deux ou trois jours et priez vous-même de tout cœur. »
Trois jours plus tard, en arrivant à l’hôpital, une infirmière nous vit dans la cour et nous dit en souriant : « J’ai une bonne nouvelle pour vous : hier votre malade est sortie de crise : elle se repose chez les convalescents.
Mon amie était redevenue comme avant. Nous étions très heureuses d’un tel changement en l’espace de deux jours. Dans le train qui nous ramenait à la maison, j’étais assise dans un coin, je me suis tournée vers la fenêtre et me suis mise à pleurer. Cher père Sébastien ! Quel miracle !
Le lendemain, juste après avoir achevé la tournée des malades, je suis sortie de l’hôpital pour aller remercier Batiouchka.
À la maison, il était attentionné, accueillant. Il m’a invité à rester pour le repas de midi avec eux, il était joyeux et m’a posé beaucoup de questions.
Mère Agrippine m’a donné une adresse où je pourrais dormir après les liturgies nocturnes. Peu après, je suis devenue le médecin traitant de Batiouchka et sa fille spirituelle. Ma vie a pris alors un tout autre cours.

Jean-Claude LARTCHET/Recension: Père Placide Deseille, « De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme »


Père Placide Deseille, « De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme », Avant-propos de Bernard Le Caro, Éditions des Syrtes, Genève, 2017, 348 p.
C’est une excellente idée, due à Bernard Le Caro qui a rédigé l’avant-propos, d’avoir rassemblé, dans ce volume, les riches études de l’Archimandrite Placide Deseille, qui datent pour beaucoup d’entre elles de l’époque déjà ancienne où il donnait des conférences régulières et très suivies à Montgeron, mais qui après des années passées n’ont pas pris une ride. Ces textes avaient été publiés sous forme de fascicules par son monastère, et de ce fait n’avaient pas connu toute la diffusion qu’ils méritaient. Le fait de les réunir permet des les avoir tous, mais aussi et surtout de monter un ensemble cohérent, consacré pour l’essentiel à une réflexion historique, théologique et spirituelle sur les rapports entre l’Orient et l’Occident chrétiens avant et après le schisme. Il s’agit plus précisément de montrer comment et pourquoi le christianisme occidental s’est progressivement éloigné du christianisme oriental, le catholicisme-romain se montrant sur certaines points en rupture totale avec l’Orthodoxie, mais conservant, sur d’autres points, des éléments de leurs racines communes, l’Orthodoxie, de son côté, gardant des liens forts avec les saints occidentaux du premier millénaire et assumant parfaitement ce qui, dans la tradition latine du premier millénaire, était en plein accord avec la tradition orthodoxe. Les dix-sept études qui composent le recueil peuvent être réparties en deux parties. Dans une première partie, le Père Placide montre comment l’Occident a été évangélisé à partir de l’Orient, comment le monachisme occidental a pris ses sources dans le monachisme des déserts d’Égypte et en a été profondément imprégné (dans la tradition bénédictine notamment), puis comment des points de rupture sont apparus déjà avec la théologie de saint Augustin, avant que ne se produise une déchirure entre ce qui devint le catholicisme-romain et l’Orthodoxie. Les différences puis les divergences se sont étendues à la spiritualité, mais certaines convergences ont cependant subsisté, et on en voit bien des éléments encore chez Pascal et les « Messieurs de Port-Royal », grands amateurs de la spiritualité des Pères grecs qu’ils ont édités, et jusqu’à nos jours dans les ordres monastiques les plus anciens, comme celui qui suit toujours la règle de saint Benoît. Dans une deuxième partie, l’auteur envisage surtout les rapports de l’Europe avec l’Orthodoxie à l’époque moderne et les questions liées à la diaspora, à l’uniatisme et à l’œcuménisme. L’ouvrage se conclut sur une réflexion sur la façon d’être chrétien orthodoxe aujourd’hui et sur la formulation de quelques exigences de la vie chrétienne.
La compétence particulière du Père Placide Deseille pour analyser les divergences et les convergences (statiques et dynamiques) entre l’Orient et l’Occident chrétiens du premier millénaire, puis entre l’Orthodoxie et le catholicisme-romain tient à sa formation bivalente et à son itinéraire personnel, exposés dans l’autobiographie qui ouvre le volume, avec : sa naissance en 1925, sa première formation au sein du catholicisme, la révélation précoce de sa vocation religieuse, son entrée dans le monachisme à l’âge de 16 ans en 1942, sa formation, sa vie et ses activités au sein du monachisme cistercien (où il fut notamment maître des novices, développa un secteur sur le monachisme et occidental dans le cadre de la collection « Sources chrétiennes », fonda la collection « Spiritualité orientale » aux éditions de Bellefontaine), la fondation d’une communauté de rite byzantin à Aubazine en 1966, puis la crise suscitée par le concile Vatican II, sa découverte progressive (déjà avant cette époque) de l’Église orthodoxe et de quelques-uns des ses grands spirituels au cours de pèlerinages dans les pays orthodoxes, la prise de conscience que le rite byzantin n’était au sein du catholicisme qu’un pauvre ersatz auquel manquait l’essentiel (voir sur ce point son précédent livre : Propos d’un moine orthodoxe), son entrée par le baptême dans l’Église orthodoxe en 1977, et sa fondation en France du monastère Saint-Antoine le Grand dans le Vercors et du monastère de Solan, deux métochia (dépendances) du monastère de Simonos-Pétra (Mont-Athos). Cette conversion du Père Placide et de sa communauté française ne fut pas une expatriation ni un exil, ni même une acculturation : il ne fit par là que retrouver les racines profondes de l’Occident latin et de la France, le christianisme de leurs origines, comme il l’explique dans les dernières lignes de cette autobiographie :
« Un vieux moine de la Sainte Montagne maintenant décédé, le père Gélasios de Simonos-Pétra, nous avait dit un jour : “Vous n’êtes pas des catholiques romains convertis à l’Orthodoxie grecque. Vous êtes des chrétiens d’Occident, des membres de l’Église de Rome, qui rentrez en communion avec l’Église universelle. C’est beaucoup plus grand et beaucoup plus important.” Et, tandis qu’il disait cela, de grosses larmes coulaient sur ses joues… Certes, nous nous sommes bien “convertis”, en ce sens que nous sommes passés de l’Église romaine – envers laquelle nous gardons une immense gratitude pour tout ce que nous avons reçu au sein de nos familles et de ce peuple chrétien qui nous a si longtemps portés – à l’Église orthodoxe. Mais cette Église orthodoxe n’est pas une Église “orientale”, une expression orientale de la foi chrétienne : elle est l’Église du Christ. Sa tradition fut la tradition commune de tous les chrétiens pendant les premiers siècles, et en entrant en communion avec elle, nous ne faisions que revenir à cette source. Nous n’avons pas “changé d’Église” : nous n’avons fait que rentrer dans la plénitude de l’unique Église du Christ. »
Bien documentée mais sans faire étalage d’érudition, claire et pédagogique, vivante (pour être issue de conférences), très équilibrée et nuancée dans ses jugements, et nourrie d’une longue et riche expérience personnelle, cette série d’analyses est indispensable à tous les Orthodoxes vivant en Occident, à tous les Occidentaux s’intéressant à leurs racines chrétiennes les plus profondes et les plus authentiques, et à tous ceux qui souhaitent comprendre, sans aveuglement, compromis ou exagérations de mauvais aloi, ce qui distingue, sépare ou rapproche le catholicisme romain et l’Orthodoxie tant dans leur théologie que dans leur spiritualité et leur mentalité.
Jean-Claude Larchet

dimanche 10 décembre 2017

Tatiana Vladimirovna Torstensen: Saint Sébastien de Karaganda (5)


6.
Le père Sébastien choisissait lui-même parmi les paroissiens, les fidèles qu’il ferait ordonner prêtres, tel Alexandre Pavlovitch Krivonossov, un ingénieur agronome qui occupait un poste élevé et qui avait effectué les démarches pour l’ouverture de l’église. Alexandre fut effrayé par les paroles du père Sébastien : il ne voulait pas quitter l’emploi qui lui plaisait et que le père Sébastien l’avait béni d’accepter peu auparavant. Chez lui il réfléchit beaucoup aux paroles du père, et ne put dormir. Puis il alla trouver le père Sébastien et demanda sa bénédiction.

Quant à Séraphim Nikolaiévitch Troufanov, économiste, il avait reçu l’ordination sacerdotale bien longtemps auparavant selon le désir de son père qui était prêtre, mais il ne célébrait pas comme prêtre. Les deux secondèrent longtemps le père Sébastien.

Ensuite, Batiouchka envoya à Alma-Ata pour y recevoir l’ordination, l’ancien marguillier de l’église. Le père Paul devint troisième prêtre et Batiouchka fut nommé recteur de la paroisse. Batiouchka avait choisi également le diacre, Nicolas Samartsev. Et Vassili Pavlovitch devint le marguillier de la paroisse.
Le père Sébastien fut recteur de cette église durant onze ans (de 1955 à 1966, année de sa mort). En 1957 il fut nommé archimandrite et reçut un diplôme en reconnaissance pour son zèle pastoral. En 1965, le jour de sa fête, il reçut la mitre et un bâton pastoral, et trois jours avant sa mort, le grand habit monastique.
Ainsi le père Sébastien servit l’Église pendant soixante ans, de 1906 où il entra au monastère d’Optino, à 1966.Le père Sébastien avait un grand et profond don de discernement. En toutes choses il pratiquait la modération. Il disait souvent : « Qui veut voyager loin ménage sa monture » ou bien « la plus grande vertu est le discernement ». Il avait toujours une confiance sans faille dans les desseins du Seigneur.

Pour lui les offices étaient non seulement un devoir, mais également une condition essentielle de sa vie intérieure. Il ne manquait jamais un office, n’en omettait jamais une partie, ne le raccourcissait jamais. Même lorsqu’il était malade, il surmontait ses souffrances et célébrait souvent seul la Liturgie et les autres offices.

Le père Sébastien aimait particulièrement célébrer les enterrements selon la tradition monastique. Et chaque jour, jusqu’à la fin de sa vie, il célébra des offices pour les morts. Il voyait clairement tous les péchés du défunt qu’il enterrait.

Le père Sébastien rappelait souvent : « En toute chose, il faut un juste milieu et de la modération. Servir Dieu ne requiert ni précipitation ni excès. Et de nouveau, il ajoutait : « Qui veut voyager loin ménage sa monture ».
Lorsqu’on lui raconta un jour qu’une femme s’était mise à beaucoup prier, il répondit que ce n’était pas bien, car elle risquait d’en faire trop, et il rappela : « le Seigneur ne permet pas qu’on soit éprouvé au-delà de nos forces sous prétexte qu’il faut tout supporter. Mais il faut se méfier de l’orgueil, car il est pire que tout. Puis il conclut : « L’orgueil est la caractéristique du malin ».
Le père Sébastien veillait avec grand soin à l’éducation de ses fidèles. On disait d’ailleurs qu’une bonne partie de Mikhaïlovka était comme un monastère secret dans le monde.

Au simple contact du père Sébastien, sans aucune parole dite, il était clair que l’âme vivait éternellement, que la vie ne se terminait pas avec la mort, que l’âme n’était pas quelque chose de vague, mais qu’elle était véritablement l’homme intérieur. Cela apparaissait évident, car le père Sébastien en parlait simplement, comme d’une chose ordinaire et connue de tous depuis longtemps.
Jusqu’aux derniers jours de sa vie, surmontant la maladie, la faiblesse, la vieillesse, le père Sébastien remplit son devoir pastoral, repoussant l’idée de se retirer pour se reposer.

Hilarion, le frère aîné du père Sébastien, vivait à Mielkombinat et lorsqu’il se rendait à l’église, il s’inclinait jusqu’à terre devant son frère pour recevoir sa bénédiction. Il se confessait également chez lui et, agenouillé en pleurant, demandait pardon au père Sébastien pour toutes ses offenses dans le passé.
Les enfants spirituels du père Sébastien n’agissaient jamais sans sa bénédiction. D’ailleurs, le père Sébastien s’affligeait beaucoup si on ne l’écoutait pas ou si l’on ne suivait pas ses conseils, parce que le résultat était toujours négatif et souvent désastreux, pour le malheur de la personne.

Lorsque malgré tout cela se produisait, le père Sébastien pleurait, de même qu’il pleurait souvent lors des confessions. Pourquoi pleurait-il ? Soit à cause des péchés entendus, soit encore parce que le repentir n’accompagnait pas la confession, soit enfin parce que le père Sébastien prévoyait un événement.
Il se fâchait parfois, mais très rarement, et seulement lorsqu’il voulait être écouté. Dans ces moments-là, il disait : « Je m’en vais prendre un bâton pour te frapper ! » Alors la personne tombait à genoux, implorant le pardon. Non pas parce qu’elle avait peur du bâton, mais parce que le prêtre se fâchait.
J’ai été fille spirituelle du père Sébastien pendant trente ans. C’est une grande grâce. Quoi qu’il arrive, le temps d’aller trouver le père Sébastien, le temps de le lui raconter, et l’on était soulagé. Le malheur était surmonté. Il prolongeait même la vie de ses fidèles. Il aimait plaisanter de temps à autre et toujours de façon bienveillante.

Un jour il me raconta l’arrivée de Léon Tolstoï dans un skite d’Optino après son départ en catimini de son domaine de Yasnaya Poliana. Il me dit :
Quand Léon Tolstoï, arriva un soir de la fin octobre 1910 au skite, le futur père Sébastien était serviteur de cellule du starets Joseph. Léon Tolstoï était arrivé à Optina Poustyne la veille au soir en provenance de Kozelsk et avait passé la nuit à l’hostellerie du monastère. L’hôtelier, le père Michel, raconta ensuite qu’en prenant le thé, Tolstoï l’avait interrogé sur les startsy et avait demandé qui d’entre eux reçevait, si le starets Joseph recevait ; il disait qu’il était venu voir les startsy et leur parler. Et ils sont venus à deux, racontait le père Michel. Ils ont frappé. J’ai ouvert. Lev Nikolaiévitch a demandé : Puis-je entrer ? J’ai dit : Je vous en prie. Et lui a dit : Peut-être ne puis-je pas, je suis Tolstoï. Pourquoi donc, lui dis-je, nous sommes contents de recevoir quiconque veut venir. Alors il dit : –Bonjour, frère. Je réponds : –Bonjour, votre noblesse. Il dit : – Tu n’es pas vexé que je t’appelle frère, tous les hommes sont frères. Je réponds : –Mais pas du tout, c’est bien vrai que nous sommes tous frères. Et ils se sont arrêtés chez nous. Je leur ai donné la meilleure chambre. Et le matin très tôt j’ai envoyé le serviteur chez le responsable du skite, Barsanuphe, pour le prévenir que Tolstoï venait nous voir au skite.

La suite, le père Sébastien l’a racontée ainsi :
  Le starets Joseph était malade, j’étais auprès de lui. Le starets Barsanuphe passe chez lui et raconte que le père Michel avait envoyé prévenir que Léon Tolstoï venait nous voir. Je demande à ce serviteur qui le lui a dit et il me répond que c’est Tolstoï en personne. Le starets Joseph dit : –S’il vient nous le recevrons avec douceur, respect et joie, bien qu’il soit excommunié, mais puisqu’il est venu de sa propre initiative, on ne peut pas faire autrement. Ensuite on m’a envoyé regarder ce qui se passait de l’autre côté de la clôture. J’ai vu Lev Nikolaïévitch qui tantôt s’approchait de la maison, tantôt reculait. Le starets Joseph dit : –C’est difficile pour lui. Il vient nous voir pour chercher l’eau vive. Va l’inviter à entrer s’il est venu nous voir. J’y suis allé, mais il était déjà parti. À cheval il était déjà loin, hors de portée. 

Ensuite les startsy ont appris par la sœur de Tolstoï, la moniale Marie de Chamorodino, qu’il était parti de chez elle. Ensuite de la gare d’Astapovo, arriva un télégramme nous annonçant que l’écrivain était malade et qu’on demandait en son nom que le père Barsanuphe vienne le communier. Le père Barsanuphe est parti aussitôt avec les Saints Dons, il voulait le préparer à la mort, mais l’entourage de Tolstoï ne l’a pas laissé entrer. Le père Barsanuphe a transmis une lettre pour sa fille Alexandra. Il lui écrivait : « C’était la volonté de votre père que je vienne. Mais on ne m’a pourtant pas laissé entrer ». Et on n’a pas laissé entrer non plus Sophia Andréïevna. Elle est arrivée dans son wagon personnel en gare d’Astapovo et elle y a logé. 

Cela a été très pénible pour le père Barsanuphe, il est revenu presque malade et était toujours très inquiet en se souvenant de cela. Il a dit : « Bien que ce soit un Lion (Léon), il n’a pas pu s’arracher à ses chaînes, et c’est terriblement dommage. Et le starets Joseph s’en affligeait. Que quelqu’un avait envoyé le père Barsanuphe, il l’a démenti : Je ne suis allé à Astapovo que sur le désir de Lev Nikolaïévitch en personne, affirmait-il.
-->

FEUILLETS LITURGIQUES DE LA CATHÉDRALE DE L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

27 novembre / 10 décembre
27ème dimanche après la Pentecôte

Saint Jacques le Persan, mégalomartyr (421); saints dix-sept moines des Indes (IVème s.) ; saint Pallade (VI-VIIème s.) ; saint Romain (Vème s.) ; saint Vsevolod (Gabriel) prince et thaumaturge de Pskov (1138) ;  saint Grégoire le Sinaïte, moine (1346) ; saint Jacques, évêque de Rostov (1392) ; bienheureux André de Simbirsk (1841) ; saints nouveaux-martyrs de Russie : Nicolas, archevêque de Vladimir, Basile (Sokolov), Boris (Ivanovsky), Théodore (Dorofeev), Nicolas (Andreev), Alexis (Speransky), Jean (Glazkov), Serge (Amanov), Jean (Khroustalev), Serge (Brednikov), Nicolas (Pokrovsky), Dimitri (Beliaïev), Vladimir (Smirnov), Jean (Smirnov), prêtres, Joasaph (Boïev), Cronide (Lioubimov), Nicolas (Saltykov), Xénophonte (Bondarenko), Alexis (Gavrine), Apollos (Fedoseev), Séraphim (Krestianinov), Nicone (Beliaïev), moines et Jean (Emelianov) (1937) ;  fête de l'icône miraculeuse de N.D. de Koursk, dite « de la racine » .

Lectures: Eph. VI, 10–17. Lc. XIII, 10–17. Hébr. IX, 1–7. Lc. X, 38–42; XI, 27–28.



L’ICÔNE DE N.D. DE KOURSK, DITE « DE LA RACINE »

L’
icône de la Mère de Dieu de Koursk est l’une des plus anciennes icônes de l’Eglise Orthodoxe Russe. Au XIIè s., au moment de l’invasion tatare, la ville de Koursk fut entièrement détruite et livrée à l’abandon. Une fois, aux environs de la ville, un chasseur remarqua, près des racines d’un arbre, une icône, face contre terre. A peine l’avait-il dégagée pour l’examiner, qu’une source d’eau pure jaillit à cet endroit. Cela se produisit le 8 septembre 1259, en la fête de la Nativité de la Mère de Dieu. Sur le lieu où il avait trouvé l’icône fut construite une chapelle en bois, dans laquelle celle-ci fut placée. A plusieurs reprises, les habitants de la ville de Rylsk, située non loin de là s’emparèrent de l’icône et l’amenèrent dans leur cité, mais à chaque fois l’icône revint à l’endroit de son apparition. A la fin, les habitants de Rylsk comprirent que la Mère de Dieu souhaitait rester sur le lieu de son apparition. Aussi une chapelle en pierre y fut érigée. En 1385, la région de Koursk fut à nouveau dévastée par les Tatares, qui fendirent l’icône en deux moitiés, qu’ils jetèrent dans des directions différentes. Après de longues recherches dans le jeûne et la prière, le prêtre local, qui rentrait de captivité, retrouva les deux moitiés de l’icône, les rassembla et elles se joignirent, tandis que de la fente s’épancha un liquide « semblable à la rosée ». En 1597, sur le lieu de la chapelle fut érigée une grande église et un monastère qui prit le nom d’ermitage « de la Racine » en souvenir de l’apparition de l’icône dans les racines d’un arbre. Après encore un certain nombre d’épreuves en Russie, la sainte icône partit en 1919 en Serbie avec les émigrés. En 1920, sur la demande du général Wrangel, l’icône revint en Russie – en Crimée – et y resta jusqu’à l’évacuation, dans les premiers jours de la même année. L’icône revint alors à Belgrade, où elle resta jusqu’en 1944. Lors du bombardement de Belgrade, le 6 avril 1941, le Primat de l’Eglise Russe à l’Etranger, le métropolite Anastase (+ 1964), pria avec le clergé devant l’icône. Celle-ci préserva de façon miraculeuse l’église et ceux qui y priaient, tandis que cinq bombes étaient tombées à proximité et que brûlait l’église de S. Marc, située tout près de là. En 1944, la sainte icône partit avec le Métropolite Anastase à Munich, puis à Genève, où le père Cyprien, iconographe, la restaura. En 1951, le métropolite Anastase partit aux Etats-Unis. La sainte icône fut placée, dans un premier temps, au « Nouvel ermitage de la Racine », à Mahopac, près de New York. Depuis 1957, la sainte icône se trouve en l’église du Synode des Evêques de l’Eglise Russe à l’Etranger, à New York. De temps à autres, l’icône visite les lieux de la diaspora russe. Comme naguère en Russie, la Très Sainte Mère de Dieu, par son icône de Koursk accomplit maintenant de nombreux miracles en tous lieux. 

Tropaire du dimanche, 2ème ton
Егда́ снизше́лъ ecи́ къ сме́рти, Животе́ безсме́ртный, тогда́ áдъ умертви́лъ ecи́ блиста́ніемъ Божества́ : eгда́ же и yме́ршыя отъ преиспо́дныxъ воскреси́лъ ecи́, вся́ си́лы небе́сныя взыва́ху : Жизнода́вче Xpисте́ Бо́́́же на́шъ, сла́ва Teбѣ́.
Lorsque Tu descendis dans la mort, Toi, la Vie immortelle, Tu anéantis l’enfer par l’éclat de la Divinité. Lorsque Tu ressuscitas les morts des demeures souterraines, toutes les Puissances des cieux s’écrièrent : « Ô Christ, Source de Vie, notre Dieu, gloire à Toi ! »

Tropaire de l'icône de N.D. de Koursk, ton 4
Яко необори́мую стѣ́ну и исто́чникъ чуде́съ, стяжа́вше Тя́ раби́ Твои́, Богоро́дице Пречи́стая, сопроти́вныхъ ополче́нія низлага́емъ, тѣ́мже мо́лимъ Тя́: ми́ръ оте́честву на́шему да́руй и душа́мъ на́шимъ ве́лію ми́лость.
C’est un rempart infrangible et une source de miracle, qu’en toi ont reçu tes serviteurs ô Très-pure Mère de Dieu, qui repousses les attaques des ennemis ; c’est pourquoi nous te prions : donne la paix à notre patrie et la grande miséricorde à nos âmes.
Kondakion du dimanche, ton 2
Воскре́слъ ecи́ отъ гро́ба, всеси́льне Спа́се, идъ ви́дѣвъ чу́до, yжасе́ся, и ме́ртвiи воста́ша : тва́рь же ви́дящи сра́дуется Тебѣ́, и Ада́мъ свесели́тся, и мípъ, Спа́се мо́й, воспѣва́етъ Tя́ при́сно.
Sauveur Tout-Puissant, Tu es ressuscité du Tombeau : l’enfer, voyant ce prodige, est saisi de stupeur et les morts ressuscitent. A cette vue, la création se réjouit avec Toi ; Adam partage l’allégresse, et le monde, ô mon Sauveur, ne cesse de Te louer !


Kondakion de l’icône de la Mère de Dieu de Koursk, ton 4
Пріиди́те, вѣ́рніи, свѣ́тло да пра́зднуемъ всечестна́го о́браза Богома́тере чу́дное явле́ніе и, отъ того́ благода́ть почерпа́юще, Первообра́знѣй уми́льно возопіи́мъ: ра́дуйся, Марíе Богоро́дице, Ма́ти Бо́жія, Благослове́нная.
Fidèles, venez fêter lumineusement la merveilleuse apparition de la vénérable icône de la Mère de Dieu, puisons-y la grâce et clamons à celle qui y est représentée : Réjouis-toi, Marie Mère de Dieu, Mère toute-bénie du Seigneur. 

SAINT JEAN CHRYSOSTOME 

COMMENT LUTTER CONTRE LES TÉNÈBRES? EN DEVENANT LUMIÈRE !
« Nous n'avons point à lutter contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances... » Guerre plus terrible, lutte plus acharnée que les combats visibles. Songez depuis combien de temps votre ennemi lutte, dans quel but il combat, et tenez-vous sur vos gardes plus que jamais. Oui, dira-t-on : mais il faudrait bien que le diable n'existât pas et tout le monde serait sauvé. Ainsi parlent quelques âmes faibles en quête d'excuses. Vous devriez remercier Dieu, mon ami, d'être à même de triompher, si vous le voulez, d'un pareil adversaire : et loin de là, vous vous plaignez, vous parlez comme un soldat lâche et fainéant. Il ne tient qu'à vous de connaître les endroits faibles; regardez partout, fortifiez-vous. Ce n'est pas seulement contre le diable, c'est encore contre ses puissances que vous avez à combattre. Et comment lutter contre les ténèbres? dira-t-on. En devenant lumière. Comment résister aux esprits de malice? En devenant bons. Car la bonté s'oppose à la malice, et la lumière chasse les ténèbres: si nous sommes ténèbres nous-mêmes, nous serons pris infailliblement… N'allez pas croire que ce sont ces hommes qui vous font la guerre. Les démons qui opèrent en eux, voilà nos ennemis, voilà ceux que nous avons à combattre. Par là, il produit deux effets: d'abord de les rendre plus ardents au combat, puis d'exciter leur colère contre l'ennemi. Et pourquoi avons-nous à combattre des ennemis pareils? Parce que nous avons de notre côté un auxiliaire invincible, la grâce de l'Esprit, et que nous avons été instruits dans l'art de combattre non les hommes, mais les démons. Mais si nous le voulons, nous n'aurons pas même besoin de lutter : il n'y a lutte que quand nous le voulons; car telle est la vertu de Celui qui habite en nous, qu'Il a pu dire : « Je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi ». (Luc, X, 19.) II nous a donné toute liberté de lutter ou de ne pas lutter. Mais notre nonchalance est cause que nous avons à lutter. Car en ce qui concerne Paul, il n'avait pas à lutter, c'est lui-même qui nous l'apprend. « Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? La tribulation, ou la détresse, ou la faim, ou la persécution, ou la nudité, ou le péril, ou le glaive? » (Rom. VIII, 35.) Ailleurs il dit : « Dieu écrasera Satan sous vos pieds promptement ». (Rom. XVI, 20.) Il avait le diable sous ses ordres; de là ces paroles : « Je te prescris au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sortir d'elle». (Actes, XVI, 18.) Ce langage n'est pas celui d'un homme qui lutte. Car celui qui lutte n'est pas encore vainqueur, celui qui est vainqueur ne lutte plus. Il l'a dompté, asservi. Pierre ne luttait pas non plus contre le diable : il faisait mieux que lutter. Des fidèles, des catéchumènes n'avaient pas de peine, non plus, à en triompher. Aussi saint Paul dit-il : « Car nous n'ignorons pas ses pensées ». (II Cor. II, 11.) C'est pourquoi il lui fut si supérieur en puissance. Il dit encore : « Il n'est pas étonnant que ses ministres se transfigurent comme des ministres de justice ». (Ibid. XI, 15.) Ainsi il connaissait tous ses stratagèmes; rien ne pouvait le surprendre. « Déjà s'accomplit », dit-il encore, « le mystère d'iniquité ». Mais c'est contre nous-mêmes qu'il faut lutter. En effet, écoutez ces autres paroles: « Je suis convaincu que ni anges, ni princes, ni puissances, ni vertus, ni choses présentes, ni choses futures, ne pourront nous séparer de l'amour du Christ ». Il ne dit pas simplement : « Du Christ », mais bien : « De l'amour du Christ ». Car bien des gens passent pour être unis au Christ, qui ne L’aiment point… C'est quand nous aurons quitté ce monde, que nous jouirons du triomphe. Soit, par exemple, une passion mauvaise : la repousser loin de soi, l'éteindre, voilà qui est admirable mais si c'est une chose impossible, du moins luttons, résistons sans relâche : si nous sortons du monde luttant encore, nous sommes vainqueurs. Car il n'en est pas de même ici que dans l'arène : là, si vous ne renversez pas votre adversaire, vous n'êtes pas vainqueur : ici, vous êtes vainqueur, si vous n'êtes pas renversé; si vous n'êtes pas jeté à bas, vous avez terrassé l'ennemi. Cela se conçoit, deux athlètes aux prises luttent également pour la victoire ; et si l'un est renversé, l'autre est couronné. Il n'en est pas de même ici : le diable n'a en vue que notre défaite. Si donc je déjoue son projet, je triomphe : il ne vise pas à me renverser, mais à m'entraîner dans sa chute. Il est déjà vaincu, lui : car il a reçu le coup, il est perdu. Quant à sa victoire, elle ne consiste pas à gagner une couronne, mais à causer ma perte : de sorte que pour être victorieux il me suffit de rester debout sans le jeter à bas. Maintenant, la victoire sera éclatante, si, comme Paul, je le foule aux pieds tout à mon aise, comptant pour rien les choses présentes. Imitons ce saint: appliquons-nous à triompher du diable, et à ne lui donner aucune prise… Foulons donc aux pieds la puissance du diable, foulons aux pieds les péchés, j'entends toutes les passions mondaines, colère, concupiscence, orgueil et le reste : afin que parvenus là-haut, nous ne soyons pas convaincus d'avoir laissé sans usage le pouvoir que Dieu nous a octroyé. Car c'est ainsi que nous obtiendrons les biens futurs. Mais si nous nous montrons indignes de cette prérogative, comment de plus grandes pourraient-elles nous être conférées? Si nous n'avons pas su fouler aux pieds l'ange rebelle, le déshonoré, le méprisé, comment notre Père nous mettrait-il en possession du patrimoine?... Puissions-nous, après avoir engagé la lutte avec le diable et être demeurés vainqueurs avec l'assistance d'en-haut, hériter du royaume des cieux. Si quelqu'un de vous a un ennemi, si on lui a fait tort, s'il s’est emporté, qu'il ramasse toute cette colère, tout ce mécontentement pour le déverser sur la tête du diable. Voilà un noble courroux, une colère utile, un louable ressentiment !


NOUVELLE PARUTION : Père Placide Deseille : « DE L’ORIENT A L’OCCIDENT – Orthodoxie et Catholicisme » aux ÉDITIONS DES SYRTES.